

Un jour
finalement
particulier...
Ce matin-là et selon une habitude récente Sylvain traverse le parc de Bercy à pied. Un espace vert notable créé récemment sur les anciens emplacements des entrepôts de Bercy. Il suit une longue allée rectiligne qui après les grandes pelouses longe la maison du jardinage et rejoint un peu plus loin la rue Joseph Kessel qui le conduira au pont de Tolbiac puis à la rue neuve de Tolbiac où se dresse le siège de la Caisse d’Epargne Ile de France, son employeur.
Il travaille là en tant que chargé de maintenance informatique depuis deux ans. Au début et jusqu’il y a deux mois après avoir quitté à la gare de Lyon, le RER D qui l’amène de Villeneuve saint Georges où il réside, il prenait le métro ligne 14 qui le conduisait à pied d’œuvre rapidement et sans fatigue inutile. Au maximum un dizaine de minutes tranquilles, le plus souvent avec une place assise. Abandonnant une forme de logique utilitaire universellement reconnue, il a pris le parti de faire le trajet en surface et sur ses jambes. Il lui faut maintenant une demi-heure pour accomplir le même parcours, c’est un handicap de quarante minutes par jour puisqu’au retour aussi il marche au travers du parc. Sensible et peu préoccupé de pragmatisme, il jouit de cette vraie marche dans un semblant de campagne même quand la météo n’est pas vraiment favorable, c’est-à-dire très souvent.
Parfois selon une forme d’introspection de bon aloi, il se demande s’il aime son travail et s’il est bien dans sa vie. Les réponses respectives aux deux questions finissent par se fondre en une seule, mais, avec le temps cette synthèse a profondément évolué. Il aime les machines et les fonctions qu’il garantit. Au départ ce travail lui a demandé attention réflexion et surtout intuition. Mais très vite la tâche devint répétitive et donc routinière, les mêmes causes engendrant toujours les mêmes effets. Subsiste, insensible au temps qui passe, le plaisir des montées d’adrénaline face aux situations compliquées et alarmantes. Il aime être poussé jusqu’aux limites de ses capacités intellectuelles et physiques. Il est un dépanneur dans l’âme. Ce métier d’aléas est bien rémunéré et lui assure une existence confortable. Son travail lui prend beaucoup de temps mais lui offre une vie plaisante à l’intérieur et à l’extérieur des horaires de boulot.
Progressivement mais certainement, cette tranquille et modeste béatitude évolua vers une situation potentiellement supérieure mais complètement incertaine. Un seul mot, un nom, suffit à la définir : Allison.
Allison est devenue l’horizon de son cœur et de ses jours ; les heures du labeur à la Caisse d’Epargne sont maintenant justifiées par ce qu’elles engendrent de proximité entre elle et lui.
C’est une grande fille brune et réservée. Son corps comporte des développements sculpturaux à même d’impressionner n’importe quel professionnel de l’image. Modeste par nature, elle s’ingénie à arrondir ce qui n’est en aucun cas anguleux, elle porte des vêtements élégants mais excessivement sobres, affadissant sa silhouette pour tenter de la rendre ordinaire.
Respectueux, Sylvain qui la regarde beaucoup ne s’est jamais hasardé à scruter sa physionomie aux fins d’une analyse qui ne pourrait être que concupiscente. Il considère son apparence comme un ensemble harmonieux et s’en tient aux délices d’une impression générale qu’il essaye de faire persister et prospérer en multipliant autant que possible les rencontres dont il veut croire que tout un chacun les croit fortuites.
Cette banque comme toutes les autres, est un temple de l’hypocrisie et l’on y rend un culte effréné aux apparences. Cela devrait valoir pour Allison qui y est hôtesse d’accueil. Mais les femmes ont cette capacité extraordinaire et toujours renouvelée de dire oui en pensant non. Ainsi Allison, toujours impeccable dans sa présentation, ne peut être considérée que comme une élégance animée, jamais comme une marionnette décorative mais captive.
Méditatif et détendu Sylvain arrive maintenant devant l’immeuble de l’écureuil. Il aurait pu et dû y pénétrer par l’une des entrées de service de la rue Pau Casals, mais bien que matinal dans ses rythmes fondamentaux, il se fait violence et use de la latitude découlant des horaires variables dont il jouit, pour arriver un peu après l’heure d’ouverture au public. Il pénètre alors dans l’établissement par l’entrée principale, celle du public, puis il traverse le grand hall d’accueil pour se rendre à son austère bureau. C’est l’occasion d’une première explosion d’émotions sensibles parce que bien sûr Allison est là. Elle est occupée avec un client mais au passage captant son regard, il la salue d’un signe de tête. Soucieux des convenances, il fait de même avec l’autre hôtesse dont il ne sait même pas qui elle est.
Devant son PC il prend connaissance de la multitude des appels qui requièrent ses services. Il organise les heures à venir selon une méthode qui lui est propre mais qui n’est pas propice à l’efficacité du service. En pratique il va d’un service à un autre, d’un poste de travail à un autre, il est toujours en mouvement. Son organisation répond à un principe simple : passer le plus souvent possible par le hall d’accueil. Allison n’y est pas toujours, mais cela maximise quand même les chances de rencontre. Sur le plan de l’ordonnancement du hasard, il est très fort ; pendant cette journée comme dans toutes celles qui l’ont précédée, les rencontres avec l’idéal de ses yeux et de son cœur se renouvellent à un rythme soutenu dont il espère qu’il n’est pas trop indiscret.
Si la cadence est bonne, le contenu de ces interférence réitérées est et reste désespérément nul. S’il arrive parfois à articuler quelques paroles désinvoltes obtenant des réponses tout aussi légères, les interactions ne sont jamais à la hauteur de l’enjeu, jamais elles n’engagent de la complicité. En reprenant sa route il ressent toujours le vertige du vide, s’il en reste pourtant épanoui, ce n’est que par l’effet d’une vue interceptée, d’une fragrance sentie où de la résonnance d’un mouvement.
Sylvain est un grand timide mais il ne faut pas confondre timidité et ignorance. Sylvain sait les femmes, il a grandi aimé par sa mère, entouré de ses sœurs, ses tantes et ses cousines. Des dames il sait la douceur et la force, la lucidité et la sensibilité, le sang et les larmes. C’est justement cette connaissance profonde et subtile qui inhibe ses paroles et ses attitudes. Comment une créature aussi extraordinaire taillée dans un bloc de finesse exquise pourrait-elle s’intéresser au male frustre qu’il demeure malgré ses efforts pour s’amender ?
C’est que Sylvain, s’il est un adepte de l’introspection, quand il se regarde dans le miroir de son esprit pour établir la liste du pour et du contre, ne sait remplir qu’une longue et douloureuse liste de faiblesses et refuse de reconnaître pour valables les opinions positives que, parfois ou même souvent, ses proches de confiance émettent à son endroit. Il les sait généreux et complaisants, leur avis n’est pas objectif et donc dénué de valeur.
Il ne se croit pas aimable.
Cela a des conséquences sur son comportement. Il ne croit pas en lui et ne sait pas espérer, osant à peine désirer. Concernant Allison, il ne vient de tangible que l’élan incroyable qui le pousse vers elle. Est-ce cela l’amour ?
…
Toutes les heures de son travail ne sont pas heureuses, particulièrement celle de la pause de midi. Allison est une personne parfaitement sociable et intégrée à un groupe d’amis. Cette pause est l’occasion d’un moment de vraie détente et toute la bande s’en va casser la croute à l’Italian Trattoria toute proche. Ils sont assez régulièrement une demi-douzaine, hommes et femmes mélangés. Ils rient, ils blaguent… le jeu futile de la vanité et de la séduction. Sylvain sait qu’un jour, bientôt… Peut-être déjà… Un ostrogoth indigne fera du gringue à la petite fée et elle n’a aucune raison de surseoir à un bonheur qu’on lui ferait miroiter. C’est pour lui le temps d’une profonde détresse, il se contente de peu, de très peu mais même cela est menacé.
Aujourd’hui encore, ce même déchirement intervient à l’heure marquée. Il n’y a pas d’effet de l’habitude, pas d’affaiblissement par le temps, au contraire, chaque jour la morsure est plus cruelle. Pourtant, rien ne semble particulièrement se dessiner et cette constatation renouvelée au moment de la reprise lui assurera, sans aucune garantie, un après-midi tranquille si ce n’est confiant.
Troublé et pensif, Sylvain reprend ses allées venues. A nouveau il croise Allison. L’imbécile légèreté de son comportement l’accable maintenant. Il n’ose même plus lever les yeux sur elle. Mais, une occasion pareille ne peut pas être négligée, il relève la tête, il sait que son regard est celui d’un chien battu, mais il n’en a pas d’autre disponible. Les coins de la bouche d’Allison semblent se soulever, il croit voir un sourire se dessiner mais, déjà elle est passée. Est-ce possible ? Est-ce son imagination qui lui joue des tours ? Il n’a pas besoin de réponse à cette question, encore une fois, l’impression qu’il a ressentie lui suffit, il est heureux, à tort ou à raison peu importe… On a toujours raison d’être heureux.
…
L’après-midi se déroule tranquillement, la routine de deux ou trois croisements furtifs n’apporte aucun élément nouveau. Quoique apaisé maintenant, Sylvain ressent durement les ballottements incessants de ses sentiments, les chocs à répétition le minent. Il se demande s’il ne devrait pas « faire un mouvement » selon l’expression Anglo saxonne. La force qui le pousse vers Allison est tellement forte qu’elle pourrait bien briser le verrou de sa timidité…
Mais non, il ne bougera pas. Il ne trouve que peu de plaisir dans l’état présent, juste celui de quelques instants furtifs et sans signification mais il ne peut se permettre de remettre en cause ce peu. Il craint un rejet absolu qu’il imagine probable. Il ne dira rien, il continuera à attendre quelque chose qu’il est absolument incapable d’imaginer et qui serait une ouverture vers le paradis des soupirants.
La journée se termine, Allison est déjà partie, il ne sait pas vers où. Il ne sait presque rien d’elle, il ne sait pas où elle habite, il ne sait pas quel métro ou quel bus elle emprunte, peut-être même habite-t-elle suffisamment à proximité pour n’avoir qu’à marcher vers chez elle.
Il sait qu’elle ne prend pas la ligne 14. Pendant longtemps il a intentionnellement varié ses horaires pour les faire correspondre à ceux de l’hôtesse d’accueil, il ne l’a jamais croisée dans le tube. Son espoir de pouvoir prolonger le manège de la banque jusque dans le métro ne s’étant pas concrétisé, il s’est tourné vers la marche à pied et le parc de Bercy.
…
Sylvain s’est donc mis en route tranquillement. En fait en ce moment et sur ce chemin, il est capable de tout imaginer. Il a la capacité de se raconter une histoire et de la visualiser à l’intérieur de lui-même. C’est un peu comme des hologrammes qui s’animeraient pour lui tout seul. C’est son activité de tous les soir dans le parc de Bercy, c’est le sens le plus profond de ce temps de marche : se perdre, se fondre quelques minutes dans une espérance spéculée.
Ce parc plat et régulier à l’extrême, a été construit comme une cité américaine avec des allées droites se rencontrant selon des angles réguliers. Il a été livré beau et rutilant mais sans âme. C’est parfait pour Sylvain, ce lieu est pour lui comme un substrat parfaitement neutre sur lequel peuvent se dérouler, s’étendre et bouillonner les émotions générées par les développements de l’aventure qu’il se raconte.
Son point de départ est toujours le même : Allison. Mais Allison dans l’état, les vêtements, la coiffure de ce jour. Allison en situation dans le grand hall de la caisse d’épargne. Il a passé des heures à collationner des souvenirs et avant que les couleurs, les ombres et les sons ne perdent leur fraicheur il les recycle dans une vision inspirée de la suite probable de l’histoire. Ce qui est en cours d’accomplissement et qui conduira à l’embrasement de la vie d’Allison et de la sienne. Attendu que, sans suspens et selon toute évidence, ils finiront par être réunis. En général et pour en arriver là il lui faut solliciter une fatalité extraordinaire :
…Une prise d’otage qui verrait les employés de la banque enfermés dans le coffre-fort de l’établissement. Il saisirait alors la main d’une Allison terrorisée et tenterait de la réconforter ; alors, elle s’abandonnerait tremblante sur son épaule.
… Suite à une énorme explosion, l’effondrement de la tour sud de la bibliothèque François Mitterrand sur l’immeuble de la banque provoquant d’énormes dégâts. Allison blessée, recouverte d’une couverture de survie, attendant les secours et lui, tenant sa main et caressant doucement sa joue.
… Une vieille dame promenant son chien en bord de Seine est bousculée par un dealer en fuite devant la police. Elle tombe dans le fleuve ou elle va se noyer ou se dissoudre. Lui voit la scène du haut du pont de Tolbiac, sans réfléchir il plonge et ramène la vieille dame vers le quai. Une main se tend, celle d’Allison qui passait justement par là. Elle agrippe la malheureuse, et conjuguant leurs efforts ils la hissent en sécurité. Elle lui essuie tendrement le visage et le réconforte pendant qu’il récupère de ses efforts.
Chaque fois une histoire vraie, parce que ressentie comme telle, et qui vit pleinement jusqu’à l’embarquement dans le navrant omnibus ZACO, à la gare de Lyon. Puis qui s’effiloche, victime des vibrations et des langueurs monotones d’un train de banlieue. Chaque jour une histoire nouvelle, une belle et bonne histoire bien vraisemblable, des circonstances enfin à la hauteur de l’enjeu et faisant battre à tout rompre son cœur meurtri.
…
Aujourd’hui c’est un peu différent. Elle lui a souri, il le sait il en est sûr, une certitude qui s’est affirmée au cours des minutes et des heures qui ont suivi. Il ne peut pas s’être trompé, il ne peut pas s’agir d’une illusion : elle lui a souri !
Jusqu’à présent il n’y avait entre eux que des échanges de regards, et c’était déjà beaucoup car affrontées aux hommes, les femmes savent les regards, elles savent la pensée derrière le regard, elles savent l’amour avant celui qui aime… Et maintenant, en plus, inestimable bien qu’unique, il y a ce sourire.
Quel est le sens de ce sourire ? Surement il ne s’agissait ni de dédain ni de moquerie, mais un doute transperce l’âme de Sylvain : peut-être n’était-ce que de la pitié pour le cœur transi du dépanneur ?...
« C’est de l’amour, de l’amour en retour du tien… » glissa Allison de sa voix douce. Elle cheminait maintenant à son côté, sur l’allée longeant le pavillon du vent. Toujours vêtue de son justaucorps noir et de son large pantalon de toile couleur sable, elle allait tranquille et belle. Côte à côte, ils marchèrent un moment en silence. Il était heureux, heureux de la force et de la précision de son imagination, cette histoire, cette suite était la plus belle de toutes celles qu’il avait pu produire.
Elle enroula son bras autour du sien et se serra contre lui. Sylvain était saisi de sidération. Dans ce moment quotidien de rêverie, couramment, il arrivait à la voir parfaitement, à sentir son parfum, il pensait même savoir la douceur de sa peau. Là, il sentait en plus, troublante à l’extrême, la chaleur de son corps diffuser dans son flanc…
Maintenant Sylvain tremblait comme une feuille : il n’était plus dans son rêve, elle était là, vraiment là. Allison l’avait attendu, l’avait suivi, hâtant le pas elle l’avait rejoint et c’est elle qui lui saisissant les mains, apaisait maintenant son frissonnement.
Sylvain était tendu comme un arc, obstinément muet. Tétanisé par l’angoisse subite de l’irruption d’une autre réalité qui verrait cet instant magique se désintégrer comme une glace s’effondrant sur elle-même suite à un choc violent. Comme un pont vers un avenir tranquille et sûr, la voix d’Allison s’éleva :
« Parle Sylvain ! Parle maintenant, dis-moi que tu m’aimes comme je t’aime. Bouge Sylvain ! prends ma main, serre-la et entraine-moi vers cette autre vie qui sera notre… »
Le temps s’étant arrêté, ils s’installèrent sur un banc proche. Serrés l’un contre l’autre, cramponnés par les yeux, ils parlèrent. Ils avaient tant à se dire, tant de retard à rattraper, tant d’explications à partager, tant d’avance à prendre sur toujours…
…
A leur place vous auriez peut-être eu d’autres gestes, d’autres élans. Cela viendra, ils ont le temps maintenant, tout le temps. Comme il se doit, la nuit accompagnée du froid les enveloppa, ils se levèrent et partirent vers un ailleurs que je ne sais pas.
Jean-Marc Donnat
trouble subi(t)
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