Ente ici,

Monsieur J. !

C’est un pays discret, une bande de terre coincée entre la falaise blanche et le fleuve tumultueux. On ne le voit pas mais on le sait : de l’autre côté des vastes eaux turbulentes il y a un château en ruines, le château neuf du Pape. Sur notre rive aussi le vin est bon, plus haut sur le plateau couvert de galets ronds, les gens de Tavel et de Lirac recueillent la sueur de la terre ; elle a la couleur et l’esprit des grumeaux de sang sur les tempes du Christ.

Souvent, quand il est en colère, le fleuve s’emporte, le fleuve déborde. Alors les hommes grimpent dans les étages de leurs maisons devenues des iles. Ils se déplacent en barque, ils ne vont nulle part, juste voir l’eau sous la lune pâlotte. L’inondation ne dure pas ; bientôt, penaud, le Rhône retourne dans l’enclos de la digue laissant derrière lui, uniformément répartie sur tout l’estran, une mince couche un peu marronne : le limon, l’or des paysans.

Fécondé par ce qu’il a bu, le sol produit toutes sortes de végétaux. Il fait l’abondance de ceux qui le cultivent. Un petit peuple indéfini occupe ces lieux et en tire sa subsistance. La nuit des temps a installé ici une hiérarchie informelle, elle n’a que deux niveaux : en haut les propriétaires grands ou petits, dessous les journaliers qui se louent aux précédents selon les besoins du moment. Ces besogneux vivent de peu, un temps hébergés sommairement dans les corps de ferme, ils sont maintenant en ce début des années soixante du vingtième siècle, regroupés dans les hameaux qui parsèment cette étendue. C’est un habitât précaire mais digne, ils ont « leur » maison. Ainsi en est-il de Monsieur J. qui passe devant nous maintenant juché sur son antique mobylette bleue une cigarette mal roulée au coin de la bouche. Surement il va à son travail.

J’avais dix ans, avec les copains de l’école, comme une volée d’étourneaux nous nous abattions sur les champs et les vignes, en maraude, habités de toutes sortes d’histoires, en marche pour toutes sortes de combats, en quête d’étranges sortes de trésors dont le plus courant était la racine de la réglisse. Nous n’avions ni outils ni couteaux, à l’aide de bâtons plus ou moins pointus, nous creusions la terre pour découvrir le gouteux radicule que nous cassions à mains nues. Vaguement rincé dans l’eau des roubines, nous le mâchouillons ensuite pendant des heures.

Monsieur J. nous faisait peur. La façon dont les adultes le considéraient, avec respect mais aussi avec défiance nous faisaient comprendre qu’il y avait une histoire derrière lui et que cette histoire n’était pas ordinaire. Nous avions admis une fois pour toutes que le poids de ce passé n’était pas accessible. Ce n’était pas grave, on peut vivre sans savoir… Monsieur J. était un peu simplet les grands lui demandaient des nouvelles de sa femme qui était l’objet de soins médicaux. Lui, répondait qu’elle n’allait pas mieux, qu’elle avait « des nœuds dans les boyaux de la tête ». C’était plus facile à dire que « troubles psychiatriques », et cela restait très parlant. Sa fille aussi défrayait la chronique, elle s’était mariée et le foyer vivait dans le même hameau. Ils avaient eu un enfant et touchaient les allocations familiales. Ils avaient pris le car et étaient allés en Avignon pour acheter avec le petit pactole perçu, le berceau du nouveau-né. En fait ils étaient revenus avec un poste de télévision et avaient dés lors couché le bébé dans le carton de l’appareil…

Ce qui nous troublait c’était l’autorité qui émanait de cet homme simple. Il ne se mêlait pas des affaires des autres, mais dans son domaine, il exerçait une autorité absolue. Les propriétaires ne discutaient pas ses décisions tout au plus essayaient-ils parfois de les orienter. Son domaine c’était la greffe des arbres fruitiers. De ce domaine Monsieur J. avait fait un royaume. Il régnait sur tous les buissons et rejets du pays qu’il taillait, formait et greffait pour en faire de fiers arbres de rapport. Sa force ? Il sait la nature, il sait reconnaître dans une vague brindille rachitique poussant au bord d’un champ un futur poirier ou un pêcher en puissance. Alors, il s’approche d’elle, dégage les environs immédiats, plante un tuteur adapté et l’attache avec un bout de raphia.

Il faut maintenant décider quelle variété fruitière conviendra le mieux à cet embryon. Dans ce domaine, la décision de Monsieur J. est souveraine, incontestable et incontestée. Le choix de Monsieur J. se base sur sa connaissance de tous les arbres fruitiers de son royaume. Il connait parfaitement cette multitude, il sait le gout et l’abondance des fruits produits par chacun des arbres en place, il sait et il a accès à tous. Il va donc chercher le greffon ou il sait le trouver. Tous les jardins, tous les vergers lui sont ouverts. Il ne demande rien, il se sert. Plus rien ne s’oppose à la greffe et elle advient bientôt. Il a une telle pratique de cet art délicat, que le succès est quasiment assuré.

Nous habitions alors une grande villa que mes parents avaient fait construire au mitan de cette étroite plaine. Il y avait tout autour un grand jardin et mon père avait réservé un carré entre le chenil et le poulailler pour en faire un verger. Il avait tracé les alignements et placé les piquets aux emplacements prévus pour les arbres. Il en avait planté quelques-uns achetés dans une pépinière de la ville. Il avait vaguement tenu au courant Monsieur J. de son projet. Un jour, deux des emplacements réservés se trouvèrent occupés par deux arbrisseaux identiques dont nous ne savions rien. Le bienfait était signé : Monsieur J. roi de la greffe et des greffons. Le printemps suivant révéla qu’il s’agissait de deux pruniers et les années d’après apportèrent de superbes et grosses prunes jaunes parfaitement gouteuses. Nous n’avons jamais su l’origine de ces fruits qui de plus arrivaient en abondance. Monsieur J. avait peaufiné son royaume et avait ajouté une source de diversification. Les arbres achetés par mon père furent dupliqués et même multipliés. Mais nous ne savons ni où ni comment. Nous savons seulement que Monsieur J. est souvent venu se fournir en greffons.

Pour nous, les enfants de ce lieu, il y avait une autre raison à la crainte que nous inspirait Monsieur J. En fait les étendues agricoles sont essentiellement désertes. Entre les heures intenses des semailles et celles des récoltes, le temps s’y étire, vide et silencieux. Nous hantions ces espaces, échappant avec application aux regards des adultes. Mais lui, Monsieur J. Nous ne pouvions pas l’éviter. Il était partout, sur sa machine pétaradante des manches d’outils émergeant des sacoches délabrées. Il hantait la même campagne que nous avec la même assiduité. Nous nous croisions souvent et nous en étions inquiets, car en bon monarque autoritaire, il nous rappelait à l’ordre énergiquement s’il découvrait l’une ou l’autre de nos nombreuses bêtises. Mais grâce lui soit rendue, que je sache, jamais rien n’est remonté jusqu’à nos parents.

La vie et ses aléas ont fait que notre famille à du quitter ce pays de presque cocagne. Nous ne sommes pas partis les mains vides, mon père a emporté des greffons des fabuleux pruniers de Monsieur J. et comme il n’a pas pu s’empêcher de créer un autre verger, les prunes jaunes ont abondé alors dans le coin des Cévennes où nous avions échoué. Mais, ça c’est une autre histoire.

Jean-Marc Donnat Les Mages, le 6 février 2026