Karim

et le

potelé...

Ce matin la Karim prit l’ascenseur pour descendre les onze étages de son HLM. Onze… Un chiffre pas innocent le jour où l’on va devenir joueur professionnel de football. C’est en fait pour cela qu’il avait pris l’ascenseur. Il ne s’agissait plus de se faire des jambes d’acier mais de signer son premier contrat pro. C’est aussi pour cela qu’il s’était mis sur son trente et un : il était important de faire bonne impression car certains « détails » financiers restaient à finaliser et il fallait absolument signer aujourd’hui car c’était le dernier jour du mercato, le marché au vif du microcosme du ballon rond.
Quand il arriva dans le hall, il vit devant la porte la Mercédès du Potelé. Le « potelé » c’était son agent, un ancien joueur reconverti en représentant de joueurs. Il avait simultanément abandonné les entraînements et le régime alimentaire qui va avec. Son aspect physique en avait été transformé, il s’était arrondi et sa masse n’était plus très musculaire. Ses anciens collègues l’avaient affublé de ce surnom qui était tellement bien assumé qu’il lui était resté. Peu se souvenaient de son vrai patronyme et personne ne l’employait.
-Salut Potelé !
-Bonjour Karim !
La voiture se mit à rouler doucement. Personne ne parlait, ils étaient tous deux perdus dans leurs pensées. Karim essayait d’imaginer sa vie future. Il savait qu’elle ne s’écoulerait plus dans la cité dite « défavorisée » qui avait servi de cadre à ses premiers pas de footballeur. Il rêvait de sa prochaine maison une bâtisse qui aurait le titre de « demeure », dans son esprit il fignolait les détails de la piscine mais aussi ceux du garage qui abriterai ses voitures, au début juste une Rolls et une Ferrari plus tard, il faudrait compléter. Mais l’intérieur aussi faisait l’objet de son attention. Une pièce en particulier : la chambre à coucher. Il la voyait peuplée plus ou moins successivement de jolies filles. Il était désolé car son manque d’imagination dans ce domaine finissait par toutes les faire ressembler à Catherine Zéta-Jones. Avec finalement la désagréable sensation les nuits de grande débauche de partager sa couche avec des « quintuplettes ».
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… Confronté à cette impasse voluptueuse, Karim reprenait à l’infini son rêve tentant de le faire s’épancher vers plus de variété. Finalement le voyage lui parut court.
Le Potelé quant à lui faisait et refaisait ses comptes. Il avait acheté dernièrement une gentilhommière décrépite et il fallait assurer le règlement des mensualités. C’est le montant de ces échéances qui avait dicté le chiffre important du salaire demandé pour Karim. Lui il n’en toucherait qu’une fraction et cette fraction devait absolument être suffisante. Les difficultés de dernière minute ne tenaient qu’à cela. Il allait falloir jouer fin car se profilait aussi le risque de tout perdre.
Ils finirent par arriver. Le siège du club d’Arpajon était un bâtiment modeste en rez de chaussée. Le club n’était monté que récemment en deuxième division et le temps avait manqué pour en élever le standing. Ils entrèrent dans les bureaux et furent accueillis par Perette la secrétaire/réceptionniste : une accorte personne dotée d’un fort tempérament. Elle fit preuve de beaucoup de chaleur surtout vis-à-vis de l’agent de joueurs. Ce n’était pas étonnant et ce n’était un secret pour personne : quelques années plus tôt, Perette et le Potelé avaient eu une relation et même si cela avait fini par casser, ils étaient restés très proches.
Elle les fit assoir et alla prévenir son patron de leur arrivée. Monsieur Fontaine le président du club était un homme jeune, avenant. Il avait pris la succession de son père qui avait la réputation d’être un homme Just. Il avait tout à prouver et pour lui aussi ce rendez-vous était important. Sa clairvoyance, son flair seraient ou non établis. Ne pas se tromper…
Perette revint et invita Karim et son mentor à la suivre. Elle les conduisit dans le bureau du dirigeant et tint à peu près ce discours : « Monsieur Fontaine, voici donc le beur et l’agent du beur. »
Elle referma la porte sur le secret des tractations et revint s’occuper de son téléphone et de son ordinateur.

Jean-Marc Donnat le 03/02/2021

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