Les mots des livres perdus…

Siegfried tirait son chariot derrière lui, dans le grand parking de l’usine de papier. Une poubelle, un balai de fausse bruyère en plastique, une pelle. Inlassablement, il ramassait avec ses outils, papiers gras, emballages perdus et feuilles mortes. Il portait la combinaison de travail commune à tous les employés du site. Silhouette familière pour tout le monde depuis des années, il faisait partie du décor. Personne ne se posait de questions à son sujet, il avait survécu à toutes les restructurations, tous les changements de noms découlant de l’histoire mouvementée de l’industrie papetière. Il ne parlait à personne et de fait personne ne le connaissait, par jeu quelqu’un, un jour, l’avait appelé “Siegfried” et ce nom lui était resté.

En fait, sa présence inamovible n’était pas due à l’impérieuse nécessité de son activité sanitaire et cosmétique. Siegfried n’était pas un salarié de l’entreprise et à ce titre n’était menacé par aucun plan de licenciement, juste un usurpateur. Son invisibilité fabriquée et entretenue était sa couverture, elle cachait sa vraie activité, son trafic. Sur le parking, Siegfried avait toute liberté d’observer les allées-venues et plus particulièrement celles des camions venant approvisionner l’usine en matière première. En fait, il n’était intéressé que par une petite partie d’entre eux, ceux qui apportaient les bennes en provenance des stockages des éditeurs de livres. Les éditeurs éditent le plus souvent plus de livres qu’ils ne peuvent en vendre. Au bout de quelques années de stockage sur des étagères anonymes, ces ouvrages excédentaires sont envoyés à la destruction, au “pilon”. Ils sont alors déchiquetés, malaxés avec de l’eau et retransformés en pâte à papier…

Ce travail de recyclage est très marginal pour l’industrie papetière, mais il subsistait dans ce grand centre industriel. C'est cette activité que Siegfried observait minutieusement. Il notait l’arrivée de bennes à déchets remplies de livres neufs, jamais lus et pourtant voués à la destruction. Il ne supportait pas cette gabegie mais, ne pouvant l'empêcher, il avait secrètement entrepris de la contourner.

Activité marginale, le pilon ne fonctionnait que de façon épisodique, quand suffisamment de bennes s’étaient accumulées. C’est ce temps de latence que Siegfried mettait à profit pour accomplir le larcin, origine de sa prospérité.

En fin de journée, il remisait son chariot dans un appentis adossé au bâtiment du pilon, mais il ne partait pas. Il avait subrepticement installé dans l’abri un poste de travail adapté à son activité. Il se mettait alors à l’œuvre.

En premier, quand tout le monde était parti dans l’usine, il allait chercher une pile de livre dans la benne récemment arrivée. Il la déposait ensuite à coté de son fauteuil en bois, s’asseyait face à son vieux bureau. Une lampe de banquier jetait un vague halo sur la feutrine d’un sous-main bordé de cuir. Il prenait un livre le posait devant lui l’ouvrait à la première page.

A l’aide d’un scalpel, volé au chirurgien l’ayant opéré d’un ongle incarné, il décollait un à un tous les mots des livres voués à la casse. C’était un travail minutieux et fastidieux. Tenant le mot récemment prélevé avec des brucelles, il en vérifiait l’état, la conformité orthographique et l’intégrité sémantique. Il soufflait légèrement dessus pour enlever toutes les poussières et le déposait précautionneusement dans une boite à chaussure posée sur le bureau. A force de pratique, il avait développé une excellente dextérité et il ne lui fallait pas plus de quelques heures pour dépiauter un roman moyen de cinquante mille mots…

Petit à petit les livres destinés à la destruction étaient tous vidés de leur substance. Les boites à chaussures une fois pleines de mots récupérés étaient ficelées pour éviter toute fuite et finissaient par être empilées le long d’un mur du réduit. L’équipe en charge du pilon ne s’est jamais rendu compte de rien et de toutes façons cela ne portait pas préjudice à la production de papier recyclé.

Pour sortir les boites pleines de mots de l’enceinte de l’usine, Siegfried prétendait qu’il allait vider sa poubelle dans les conteneurs municipaux alignés un peu plus loin le long de la clôture de l’entreprise. En fait, il déposait les précieuses boites dans le coffre de son triporteur Piaggio garé à dessein à côté des bacs à déchets.

Siegfried faisait le commerce des boites de mots récupérés. Au début, il avait tenté de les vendre aux diseurs de bonne aventure et autres journalistes pisseurs de copie. Mais trop de contresens, trop d’impayés avaient discrédité cette clientèle dilettante.

Après beaucoup d’efforts de démarchage, Siegfried avait fini par se faire une place privilégiée auprès des producteurs de dictionnaires. Ces industriels un peu lourdingues, avaient un besoin insatiable de mots et consommaient intégralement tout ce que Siegfried leur proposait. Trop content d’éloigner le spectre de la pénurie de mots, ils payaient bon prix et rubis sur l’ongle.

Le petit trafic de Siegfried lui rapportait donc beaucoup. Il commença par s’acheter un manoir hanté aux abords de la cité normande, mais cela n’épuisa pas le prix des mots alors il plaça l’argent restant. Et cela dura longtemps.

Puis, il y eut ce jour ou une nouvelle direction fut nommée à la tête de la grande usine. A l’affut de toutes les économies possibles ils observèrent et soupesèrent tout. La présence incongrue de Siegfried fut bientôt repérée et il fut invité à s’expliquer. Il laissa son chariot au seuil de la grande salle de réunion. Sans émotion apparente, il détailla ses étranges activités.

La colère succéda instantanément à la stupéfaction. Il fut sommé de cesser immédiatement sa pratique et menacé de graves conséquences : il y aurait un procès et il serait condamné lourdement… Face à l’agressivité mal contenue des cadres supérieurs, Siegfried se contenta de sourire. Il plongea la main dans la poche de poitrine de sa combinaison et en retira une feuille pliée en quatre et passablement cornée. Il la déplia, la lissa avec le plat de la main et la tendit au Président Directeur Général. C’était un certificat de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) certifiant que Monsieur Grandsire (le vrai nom de Siegfried) détenait soixante et onze pour cent des actions de la grande usine. Finalement dans cette grande salle pleine de présidents et de directeurs, le patron, c’était lui. Un silence pesant s’installa.

Siegfried salua poliment, se leva, sortit en reprenant son chariot au passage. Sans sourciller il reprit son travail. Presque l’on aurait pu croire que rien ne s’était passé. Juste quelques petits détails se firent jour. La direction gênée et ne sachant pas trop comment rattraper le coup fit installer une climatisation réversible dans l’appentis de Siegfried et lui fit livrer une dizaine de combinaisons de travail taillées sur mesure.

Si d’aventure vous venez à passer dans ce coin de Normandie, vous verrez Siegfried tirant son chariot derrière lui, dans le grand parking de l’usine de papier. Une poubelle, un balai de fausse bruyère en plastique, une pelle. Inlassablement, il ramasse avec ses outils, papiers gras, emballages perdus et feuilles mortes… Encore et toujours il sauve les mots des livres perdus.

Jean-Marc Donnat

Le 09 Avril 2026

Le Croquemot